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Chaque jour de toutes les semaines, nous étions treize à table. Dernier arrivé dans cette famille tentaculaire, j’ai compté les treize à table pendant des années. J’avais pour mission de dresser cette table, matin et soir. A midi, nous mangions tous à la cantine. Sauf notre mère qui restait à la maison, c’était dans l’ancien temps. Pour mon père, j’ai jamais su.

Treize, le nombre a diminué à cause des mariages. Au fil des ans et des évènements, la famille a fondu. Je veux dire celle de ma maison, de l’enfance. Les quatre sœurs plus âgées se sont mariées. Elles revenaient parfois, avec leur mari et les enfants.Lors des fêtes et anniversaires, la maison regonflait alors comme un ballon de baudruche.  

Des frères bientôt quittèrent à leur tour. L’un décida de partir en voyage, il tourne encore. Un autre fut mangé par la ville où il finit par louer un studio, à cause de la distance. Un troisième se maria à son tour. Il revenait souvent en pleurnichant avec un moutard qui l’imitait.

Louise, je ne la revis que plus tard. Elle vivait sa vie, heureuse avec son amie.

Il y eut une période d’accalmie. Durant quatre ans, nous somme restés cinq occupants: les parents, un frère et une sœur encore vierge, clamait-elle. Je continuais à mettre la table matin et soir. Mais j’avais grandi, dorénavant je la débarrassais aussi. Pour cinq, ce n’était plus autant de boulot.

La sœur restante s’enfermait dans sa chambre devenue trop grande. Fan de Janis Joplin, elle l’écoutait en échangeant des 45 tours épuisés par des juke-boxes de bistrot. Elle les passait à la question sous le saphir trafiqué d’un méchant tourne-disques. Les hauts parleurs en plastique noir moulé parachevaient l’exécution. A fond les décibels. Quand le repas était prêt à être servi, ma mère et mon père s’entendaient pour crier de concert de telle façon que leurs voix traversent murs et planchers:  « Thérèse, à taable” ».

petite fiction en l’honneur d’aujourd’hui, hi hi.

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-A-

La poudreuse fuit, horizontale, traversière. Nul autre obstacle que les minuscules boursouflures de glace invisibles sous le flux. Des arrêtes de gel dont la présence est trahie par la course zigzagante du talc céleste. Au fluide blanc se mêlent des cristaux arrachés à la peau du grand manteau. Ils harcèlent le cuir de mes godasses en grésillant. En cortège sonore: la cacophonie des bruits: le grésil sur mes lunettes teintées, la furie du vent qui secoue mes vêtements, et par dedans mes poumons qui sifflent et la raucité de ma gorge qui expire un air resté glacé. Je me déplace d’un pas régulier, à vitesse mesurée, afin de trouver refuge avant la nuit qui mange les trois quart d’un jour. Pas trop rapidement non plus pour éviter la transpiration qui gèlerait sous mes vêtements. « Un kilomètre à pied, ça use les souliers »; je murmure, fermé, pour chasser le mauvais œil, lentement aussi, pour freiner la cadence du pas. Se forcer à rester calme, surtout éviter de courir. Ne pas perdre le Nord. Facile, je nage au milieu.

Là, à vingt pas, un igloo; impossible. Je devrais faire plus attention. Être attentif, c’est cela, il faudrait mieux se concentrer sur la réalité de l’environnement. Il s’agit pourtant bien d’un igloo, mais ce qui demeure impossible, c’est sa taille. Les dimensions sont énormes pour ce genre de construction. Fébrilement, j’en effectue le tour en comptant de grands pas. Voilà, voilà, j’arrive et je rejoins mes premières marques qui bientôt s’effacent sous le cristal. J’ai compté quarante sept enjambées bien allongées. A la grosse louche une cinquantaine de mètres de diamètre divisés par 3,14. Cet igloo est vraiment énorme. Au moins une quinzaine de mètres de diamètre. Sa hauteur doit avoisiner les sept mètres. Rigoureusement irréalisable. Le poids des blocs de neige devrait entraîner l’effondrement de l’œuvre.

Curieusement, je n’ai aperçu aucun tunnel d’entrée. Et pour cause, le double battant d’une grande porte de brique de glace s’ouvre sur la fête qui bat son plein à l’intérieur. On me crie de ne pas rester dans le blizzard glacé, que je vais attraper la mort. Les portes se ressoudent derrière moi. Quelqu’un ôte mon capuchon, un autre mon bonnet, mes lunettes, mon manteau. Une femme essuie mon visage de ses mains. Elles sont douces. Elle me dit « attends ». Elle revient avec du vin chaud dans une bolée de terre cuite vernissée. Le vin sent divinement bon, parfumé à la cannelle. Le bol me réchauffe les mains, le vin l’œsophage. Je lui dis « c’est Noël ».

-Tu ne me reconnais pas? Tu m’as offert un verre de vin chaud après une ballade en forêt, de nuit. Nous étions un vingtaine, des jeunes. Nous nous étions perdus. Plusieurs filles pleuraient. Les garçons se taisaient. La neige avait traversé les branches nues des arbres. Tu nous as fait déblayer le sol. Nous avons ramassé du bois mort. Tu as allumé un feu d’enfer, si je puis dire, hi hi. Tu nous as fait chanter, tu as raconté quelques vannes idiotes. Nous nous sommes calmés. Nous avons repris un improbable chemin dans l’obscurité. Par chance nous avons retrouvé la longère que nous avions louée pour le réveillon du nouvel an. Nous nous y sommes engouffré, éreintés. Cette nuit là, personne n’a mangé, la fatigue. Mais nous avons un peu trop bu, moins à cause du réveillon que pour briser nos peurs rétrospectives. Tu te rappelles de moi?

-Je me rappelle de toi. Mais il y a plus de trente ans; quel est ton prénom?

-Je te donne la première lettre, regarde, sur ma bague, mais c’est sans importance à présent. Et celui-là qui danse frénétiquement au milieu de la piste, te rappelles-tu de lui? Tu lui as sauvé la vie mais tu l’ignores. Il voulait mettre fin à ses jours sur les rails du chemin de fer. Le dix heures vingt-cinq a pris du retard. Cela lui a donné ce temps de réflexion. Il est retourné boire un verre au café du village pour se consoler auprès de ses copains. Ils n’ont pas su.

-Cela ne me dit absolument rien.

Non , bien sûr, mais ce jour là, tu as causé ce retard de train en te faisant expulser par un contrôleur à la gare précédente. Un problème de titre de transport non oblitéré.

-Comme quoi !

-Ainsi va la vie. Tu vois le disc-jokey? Tu l’as tuyauté pour un boulot. Il n’a pas aimé mais il te remercie quand même.

-Mais pour quelle raison ce rassemblement dans la froidure du cercle arctique?

-Mais pour te remercier, simplement. Tu allais mourir de froid. Nous nous sommes donc rassemblés pour te réchauffer. Vois ce petit monde qui s’amuse, parle, rit et danse autour de toi. Au cours de ta vie, tu as rencontré chacune de ces personnes, à un moment ou à un autre. En le décidant ou non, à chacune tu as apporté quelque chose qui a changé le cours de son existence. Tu les as toutes aidées; du moins c’était souvent ton but. Et si ce ne l’était pas, ce sont les battements de tes ailes de papillon qui ont modifié leur tracé, vers une étincelle. J’ai donc proposé de t’aider. Ils ont tous accepté de te donner un coup de main, avec beaucoup d’enthousiasme, je te l’assure.

-Mais comment pouviez-vous deviner que mon cheminement passerait par cet igloo aux allures de cathédrale ?

-Voyons, tu ne penses tout de même pas que tout est réel dans ce paysage ?

Elle me présente à toutes les personnes de cette étrange soirée, puis elle me regarde dans les yeux de son beau regard améthyste et prononce ces simples mots: « dors à présent ».

Le lendemain, je me réveille allongé dans mon sac de couchage, à l’abri dans ma tente isothermique. J’ai bien récupéré de la veille. Je repense à ce songe étrange, tellement prégnant. Le vent a vidé son sac, le ciel est blanc.

Je replie bagage et me mets en route. Je fais dix pas et ramasse l’objet posé à même la neige. Il s’agit de la bolée de terre cuite de mon rêve. Un petit objet brille au fond. Une bague en or blanc surmontée de la lettre A.

Mais comment s’appelait-elle?

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Fugue

Elle me promène dans le bois voisin, au gré de ses faufilements félins, fouine des feuilles mortes, serpentine des herbes hautes, ressort dessus les branches sèches, au sol, truffe de tous terriers, œil noiraud en maraude, la queue en panache, chasseresse de papillon, Diane.

Ses fugues sont musicales, jamais dédaigneuses, quelquefois inquiètes, à ma portée de longue vue.

Elle prévoit l’angle aigu, le tournant puis le banc, la sente montante, le replat, la cavalcade jusqu’en bas, le ruisseau, l’eau sauvage, qu’elle lape avec délectation à l’ombre d’une fougère, au détriment du robinet, elle sait ce qu’il en est.

Je suis accoudé au garde corps du petit pont de bois.

Elle m’observe de ses diamants noirs, trois mètres plus bas; t’en va pas.

C’est elle qui me quitte, comme un bouchon de champagne, elle saute d’un trait, avec joie.

Puis, sur les pieds d’un géant, ma chienne s’accroupit.

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Clé de Sol



Prince des pierres se déplace peu

mais régulièrement

les nuits de ronde lune

les jours d’éclipses

les soirs de fantasmes

les matins de retours.

Son mouvement est lent

étiré dans le temps

invisible aux modernes

aux yeux impatients.

Je le sais de la bouche d’un sage

qui sied là depuis mille ans

sur un caillou blanc.

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PW

Vieille branche, quelle patience,

de quelle tortueuse racine,

par quelle ruelle transverse,

de quel tronc te nourris-tu?

Tu ploies sous le poids,

tu plies sous l’ennui,

tu la portes la supportes.

Elle, enjouée juvénile,

nonchalante sans retenue

bedonne toute nue.

La fesse ronde, la joue rose,

la peau lisse, elle pose,

rayonnante offerte à l’astre.

Pas un regard, nulle parole à ton égard.

Ce n’est pas le moindre de ses vices,

Elle s’est enfermée claquemurée

dans une bouteille en verre blanc,

mais par où est-elle passée?

Noyée d’eau de vie,

elle cuve avec délice,

s’imbibe et surnage

rêvant dans l’alcool

à cinq pieds du sol.

Cela ne tiendra plus longtemps,

c’est la mort au tournant,

un conseil, laisse la tomber,

tu ployas assez.

.

Mwouais, me répond la branche,

mais je puis encore attendre,

après tout,

il reste l’espoir Williams.

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Nues

Quelle beautés n’est-ce pas?

Il s’agit des muses bretonnes

les nues qui chantonnent une mélodie celtique

elles portent le voile

la grand voile du bateau

elles sont calligraphes

l’une se nomme Thalie

une autre Melpomène

sur le fil de l’espoir elles me promènent

Ce message à l’encre blanche

sur le papier bleu de notre planète

c’est une écriture extra terrestre,

il est écrit bonne année

qu’onze le dise et qu’elle soit douze,

déjà.

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Carnaval

dessin réalisé par Lucien Janssen, avec ordi et souris apprivoisée, 10/2010

.

Le premier cri pour la vie, de colère et d’envie, de lumière et de faim,

de douceur et de parfum, cette note vocale enfle, marie les aigus et s’élève.

Le premier pas ne dit pas la largeur de la sente, l’addition des demains,

le volume du destin, non vraiment de la vie il ne dit rien.

C’est bien plus tard et plus encore que l’on découvre ahuri les pages tournées,

les écornées en souvenirs et celles marquées de l’empreinte digitale d’un index géant, de Gavrinis, de l’origine.

Il s’agit d’un livre unique en son genre dont les pages ne sont écrites qu’au passé.

La pagination à l’encre sympathique se décèle au fur et à mesure de saluts aux minuits.

A chaque ligne on tire la tête ou on fait bonne figure, selon l’environnement et l’ambiance du moment.

Et notre visage et nos mains changent selon ce que l’on y a volé ou offert sur cette planète.

Puis vient le jour où l’on apprend à ne plus être invincible, à cheval sur un accent circonflexe, le sourcil convexe, on scrute le champ de bataille, on fait ses comptes.

On crie “bas les masques”, regardez-moi tel que je suis, trempez vos yeux dans mon coeur, je ne suis pas le meilleur mais pas le pire non plus.

Bas les masques, voyez, j’en ai  abandonné quelques-uns sur le bord du chemin.

Mais je ne pars point encore, je n’ai fait que quelques pas, en éclaireur.

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